Le terme « islamophobie » est relativement récent et toujours controversé. On l’utilise ici au sens de préjugés envers les musulmans et/ou leur religion, sans rentrer dans les polémiques autour de la pertinence du suffixe « phobie » ou de l’instrumentalisation politique du terme. Les premiers sondages sur le racisme pour la CNCDH, dans les années 1990, comportent surtout des questions sur les immigrés, les Maghrébins, les «beurs », et le fait qu’une large partie d’entre eux soient musulmans n’apparaît alors comme un élément central ni de leur identité, ni de l’image qu’ils ont dans la société française. En 1997 encore il n’y a que deux questions relatives aux musulmans dans le questionnaire de l’Institut CSA pour le Baromètre de la CNCDH. L’une porte sur la perception du nombre de divers groupes («Diriez-vous qu’en France aujourd’hui il y a trop ou pas trop de… »). 67% de l’échantillon estime alors les Musulmans trop nombreux, juste après les Arabes (71%). L’autre question demande s’il est grave (très, plutôt, plutôt pas, pas du tout) de tenir des propos comme « Les Musulmans ne pourront jamais s’intégrer dans la société ?» et «S’il s’agit de propos racistes ?». 56% des sondés considèrent alors que c’est grave (vs 42% pas grave) et 56% (vs 41%) jugent ces propos racistes. L’essor de l’islamisme radical, la multiplication d’attentats commis en son nom, les débats autour du voile et des signes religieux dans l’espace public, ont progressivement mis l’islam au cœur du débat politique et contribué à la stigmatisation de ses fidèles. Aujourd’hui le Baromètre inclut une quinzaine de questions sur les perceptions de l’islam et des musulmans. L’échelle «d’aversion à l’islam» combine une image de la religion musulmane moins positive que celle de la religion catholique et le sentiment que certaines des pratiques qui lui sont associées (port du voile, prières, sacrifice du mouton à la fête de l’Aïd El Kebir, jeûne du Ramadan) posent problème pour vivre en société. La formulation des items n’est pas offensante, prises une à une ces opinions ne sont pas racistes, c’est la cohérence des réponses négatives, le rejet systématique de cette religion et de ses pratiques, qui permet de détecter chez une personne un préjugé envers l’islam et ses fidèles, dont elle n’a parfois même pas conscience. Dans la perspective ouverte par les travaux sur la reformulation du racisme sous une forme euphémisée, plus acceptable en démocratie, on peut y voir l’attitude qualifiée par Vincent Geisser de «nouvelle islamophobie » 6 mettant l’accent sur des différences culturelles, et se défendant de postuler une infériorité du groupe concerné, à la différence du racisme traditionnel «inégalitaire». On se focalisera ici sur cet argumentaire. On cherchera d’une part si l’aversion déclarée à la religion musulmane et à ses pratiques se distingue bien des préjugés traditionnels envers les immigrés, qui compte tenu de la présence coloniale française au Maghreb et en Afrique Subsaharienne se trouvent être en majorité des musulmans. Et d’autre part si l’aversion à l’islam est effectivement portée par l’attachement à des valeurs perçues comme menacées par la religion musulmane, en particulier le principe de laïcité, et les droits des femmes et des minorités sexuelles. Pour tester le premier argument le niveau d’aversion à l’islam, tel que le mesure notre échelle d’attitude, est croisé avec une échelle de rejet des immigrés. Or on note une corrélation positive entre les deux indicateurs. L’aversion à l’islam s’accompagne le plus souvent de méfiance envers les immigrés, la proportion de scores élevés sur l’échelle qui mesure le rejet des immigrés (scores 4-7) passe de 19 % chez les plus tolérants envers les pratiques de l’islam à 90% chez les plus intolérants. Certes il existe des sondés que les pratiques de l’islam rebutent sans être hostiles aux immigrés pour autant, mais ils sont minoritaires (15 % de l’échantillon total) et deux fois moins nombreux que ceux qui rejettent à la fois les immigrés et l’islam.