Les travaux menés sur la manière d’appréhender la médecine préventive décrivent que notre rapport au corps dépend de notre appartenance sociale et peut s’interpréter comme une manière de dialoguer avec la société (Herzlich, 1969; Boltanski, 1971; Bourdieu, 1977; Douglas et Calvez, 1990; Fassin, 1996). Les pratiques de santé recommandées par les autorités publiques érigent des normes auxquelles les individus décident de se conformer ou non, selon l’intégration sociale dont ils veulent et/ ou peuvent faire preuve. La «culture somatique» (Boltanski, 1971) que chacun intériorise depuis sa prime enfance est donc à la fois dépendante du système social et partie prenante de l’expression de rapports de force entre la norme et les marges à l’œuvre dans une société. Les relations que les individus entretiennent avec leur corps, et donc par extension avec les procédés médicaux qui s’y réfèrent comme la vaccination, s’élaborent ainsi dans des espaces d’interactions au sein desquels ils usent de tactiques pour la préservation de leur identité individuelle et, par extension, de leur appartenance identitaire collective. Nous avons pu vérifier cette théorie dans la première partie, en étudiant les exemples des membres de la congrégation Saint-Pie-X et les adeptes de l’anthroposophie. J’ai fait la démonstration que les prises de décision qui se font à l’échelle individuelle sont particulièrement influencées par des facteurs sociaux et répondent à une identification personnelle à un groupe défini. Néanmoins, le choix vaccinal dépend également de déterminants qui prennent place au niveau national ou international. Pour illustrer ce constat, les sondages d’opinion ont décrit un déclin du taux de personnes très favorables aux vaccins après la gestion controversée de la grippe A (H1N1) 10 en 2009-2010 (près de 44% en 2000 contre 15% en 2010) et on a constaté en même temps une franche augmentation de la proportion de personnes très défavorables aux vaccins (près de 3% en 2000 contre 19% en 2010) (Peretti-Watel et al., 2013). Si, une fois la pandémie grippale passée, les sondages ont révélé un retour à la normale – avec un accroissement du taux de personnes favorables à la vaccination en 2014 –, le climat actuel de défiance résulte largement de cette crise politico-médiatique. Il faut se souvenir du contexte inédit dans lequel la première pandémie du xxie siècle s’est diffusée : avant elle, jamais un événement sanitaire de portée mondiale n’avait été si débattu sur les réseaux sociaux, alors fraî- chement développés. Ces derniers ont démultiplié l’impact des discours anti-vaccinaux, dont les capacités communicationnelles ont contrasté avec les messages gouvernementaux. Avec la libéralisation d’Internet, les populations sont désormais confrontées à des flots de données scientifiques, opinions, anecdotes et théories du complot de toutes sortes. Des études ont notamment démontré que l’exposition à une théorie anti-vaccinale a un impact considérable sur l’intention de vacciner (Zimmerman et al., 2005; Betsch et al., 2010, 2012 ; Jolley et Douglas, 2014). Auparavant réservées à une poignée de ligues anti-vaccinales, de personnalités médicales ou politiques, les controverses sur la vaccination sont désormais largement présentes dans les débats publics et la presse se fait régulièrement l’écho de ce mouvement de fond. Parmi les polémiques contemporaines, la pétition d’Henri Joyeux nous offre des pistes de réflexions particulièrement inté- ressantes pour comprendre les enjeux idéologiques et sociétaux de la résistance contemporaine aux vaccinations.